Le 30/04/2012
Par Geoffrey
L’e-éducation mais qu’est-ce que c’est ?
Dans une période de campagne présidentielle mouvementée, troublée par le spectre de la crise, de la neutralité du net menacée, de risques planant sur la protection de la vie privée sur les réseaux, de paix mondiale vacillante, bref…
En pleine période électorale donc, un sujet s’est (enfin) imposé et devient un thème incontournable pour les candidats: la question numérique. Ils ont ainsi du rendre leur copie à diverses organisations et associations: CNLL, le collectif du numérique, etc.
Au cœur de cette question, on trouve pêle-mêle les efforts à faire en direction de l’écosystème français des startups digitales, du logiciel libre, de la lutte contre le piratage et de la surveillance du web, etc. Mais pour tous un thème particulier émerge, si bien que tous les prétendants ou presque l’avaient adopté: l’e-éducation. Par contre quand on essaye de creuser, on a un peu de mal à comprendre de quoi ils parlent à la rédaction de Lyclic… pas vous ?
L’e-éducation : est-ce l’i-éducation ?
Sans vouloir dès le début distribuer un mauvais point au gouvernement encore en place, l’e-éducation, ce n’est pas Apple ou tel autre géant du web. On n’a jamais entendu les autres partis contredire ce point, preuve que la méconnaissance de ces sujets touche l’ensemble de la classe politique, sans exception (pfffiou… on a réussi à sauver la neutralité politique de notre blog).
Ainsi la très sujette à discussion décision de subventionner l’achat d’un ipad (ou d’une tablette Galaxy, l’équivalent Android) pour les étudiants du supérieur interroge vraiment sur les connaissances de nos hommes politiques en technologie numérique et sur l’identité et les compétences des experts censés les aider à la prise de décision. Y a-t-il dans ce cas une correspondance entre les performances de ces tablettes et la réalité des besoins en termes d’applications éducatives ?
C’est d’autant plus étonnant, à l’heure où l’on parle de l’absolue nécessité de réduire les déficits, de se ruer sur les deux tablettes les plus chères du marché. Et qu’au moment où le très fervent « achetez français » fait l’unanimité, le fabricant bien de chez nous, Archos, 2ème vendeur de tablettes en France, spécialisé dans la production de tablettes low cost mais de bonne facture, n’a pas été retenu.La firme a d’ailleurs réagi en lançant une offre concurrente de tablettes destinée aux étudiants sans l’aide du gouvernement.
Ne jetons pas trop vite la pierre à notre chère classe politique. Beaucoup de grands médias généralistes ne font guère mieux. L’écoute d’un mini-reportage (le 16/04/2012) sur France Info ne relève pas le niveau. Surfant sur l’approche du BAC, l’animateur nous parle de ces étudiants qui révisent dorénavant sur Facebook. S’en suivent trois témoignages d’étudiants unanimes pour dire que Facebook, c’est pour eux « l’anti-révision ». A peine laisse-t-on ensuite quelques secondes d’antenne à Laurence Juin pour relever un peu le débat et parler d’un usage pédagogique de Twitter mis en place avec ses élèves. Pour le reste, no comment.
L’e-éducation : est-ce l’enseignement par les machines ?
On n’y est pas encore, du moins pas en France. Cette proposition ne manquerait pas de susciter des vagues de protestations. Mais de telles pratiques ne relèvent pas de la science-fiction, et sont déjà mises en application : ce sont par exemple les fameuses charters schools aux US. Dans ce procédé, il n’y a plus de personnel enseignant, mais des techniciens s’assurant du bon fonctionnement de la machine. Et devinez quoi ? Visiblement, malgré les moyens colossaux requis, ces écoles ne montrent pas des résultats supérieurs à la moyenne.
Par contre, on ne remet pas en cause le besoin en équipement des écoles, ou la persistance des inégalités existantes face au numérique. Sur ces points, pas grand-chose.
Pour autant, ici, point de militantisme pour une interface exclusivement numérique au sein de la classe, comme le pratiquent par exemple certaines écoles en Corée du Sud : c’est bien un enseignant qui donne cours, mais via un écran et depuis un autre pays où les coûts de main d’œuvre sont moins lourds… Ce système pourrait cependant être très intéressant si pédagogiquement motivé, par exemple dans l’enseignement des langues vivantes, en mettant en relation des élèves de différents pays, dont les échanges seraient encadrés et facilités par leur professeur.
L’e-éducation : est-ce la découverte de l’interaction dans l’éducation ?
A la limite, ce sont plus d’interactions possibles. Mais méfiance envers les discours vantant un accompagnement personnalisé et une interaction inouïe au moyen de la seule machine…
Plus d’interactions possibles, oui, parce que les TIC permettent un prolongement de l’activité du groupe au-delà des murs de l’école. Bien employées, les TIC permettent également d’accéder à une communauté plus étendue que celle de son établissement. Elles ouvrent aussi de nouveaux modes de travail collaboratif et de suivi. Elles enrichissent donc l’interaction, mais seulement quand il y a une motivation et une modération humaine à l’origine et tout au long de la démarche.
Maintenant, mettre dans la balance d’une part l’interactivité d’une application, qui par exemple « adapterait » ses questions ou corrections au niveau de l’étudiant, et d’autre part la richesse d’une relation entre un prof et son élève n’a aucun sens. Il n’est pas question de discréditer les dites applications, qui peuvent présenter une véritable valeur pédagogique (Lyclic existerait-il sinon?). Et par ailleurs, nous avons tous connu un prof dont le principal souci était de magistralement et unilatéralement dispenser son cours du haut de sa si lointaine estrade. Mais quelle solution de quiz, même améliorée et dont l’algorithme permettrait une meilleure sélection des questions à poser selon les résultats (et pas selon le niveau, qu’aucun logiciel n’est à même d’évaluer) du répondant, remplacera la compréhension et la relation privilégiée qu’un éducateur avisé a de son étudiant ?
Le jour n’est pas encore venu où la machine pourra corriger une dissertation ou élaborer des programmes sur mesure.
L’e-éducation : qu’est-ce que cela pourrait (devrait) être ?
En tant qu’éditeur d’un site web pour le lycée, vous vous doutez bien que nous avons nos petites idées sur la question, dont certaines évoquées en filigranes dans cet article. Plutôt que de sélectionner un type de ressources ou de pratiques, et plutôt que d’établir un classement des meilleures initiatives, exposons ici quelques idées directrices.
La communauté des acteurs du système éducatif rassemble des profils différents (fournisseurs d’équipements, de logiciels et de services, agences gouvernementales, établissements, individus-expérimentateurs, etc.), et tous ne peuvent pas adopter la même feuille de route. Ces acteurs ont aujourd’hui des besoins, des moyens, et des objectifs qui ne se correspondent pas toujours. Mais rien n’empêche d’engager la discussion à l’aune de certains principes qui pourraient être acceptés par tous :
- En premier lieu, l’e-éducation doit être à l’image de l’Internet désiré : libre, neutre, et d’un accès égal pour tous.
- Ensuite, la mise en place de méthodes et d’outils ne doit pas être imposée verticalement et sans concertation préalable. L’expérimentation doit être faite avec les professeurs, en amont, pour ne pas être imposée aux dépens de leurs usages et de leurs habitudes. Il s’agit d’un travail de fond nécessaire pour que de nouveaux usages puissent compléter harmonieusement les usages traditionnels.
- Enfin, les ressources doivent être libres (libres de consultation, diffusion, et modification) et tendre vers la gratuité, pour lever les barrières économiques restreignant encore l’accès à des ressources de qualité.
L’e-éducation emprunte aujourd’hui certains développements à l’e-learning, qui lui s’est constitué essentiellement dans le monde de l’entreprise. Ces deux pratiques sont à distinguer plus clairement, car elles ne répondent pas aux mêmes besoins et ne s’adressent pas aux mêmes individus. Pour définir une ou plusieurs pédagogies « numériques », l’e-éducation doit être « originale » dans sa démarche, et toujours répondre aux besoins spécifiques de la relation particulière établie entre celui qui enseigne et celui qui apprend.
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Photos : (c) Archos,
Shaking Hands, Aidan Jones ![]()